Souvenons-nous : lors du premier sondage sur les intentions de vote, l’initiative de l’extrême-droite « Pas de Suisse à 10 millions » remportait la moitié des suffrages. Au-delà de la classique tendance des initiatives à enregistrer un meilleur score avant que la campagne des opposant-e-s n’ait vraiment démarré, la nouvelle avait provoqué quelques sueurs froides tant à gauche qu’à droite.
Mais ne nous y trompons pas, ce n’est ni la montée de la xénophobie ni le risque de remise en cause du dispositif de protection des salaires qui ont fait trembler le patronat et une partie de la droite, mais uniquement le risque de bouleversement des relations commerciales entre la Suisse et son principal partenaire économique. Car une chose est sûre : ni l’UDC ni le patronat n’auraient renoncé à la main d’œuvre dont la Suisse a besoin. La Suisse aurait continué, comme elle l’a toujours fait, à exploiter autant de travailleuses et travailleurs qu’il le faut, mais corvéables à merci, au détriment des conditions de travail de toutes et tous, et dans le seul intérêt des plus riches.
Un intérêt, celui de l’accumulation infinie du capital au détriment du travail, que le patronat et la droite poursuivent sans relâche avec une constance qui ne fait que creuser le fossé vertigineux des inégalités, dans lequel l’UDC peut ensuite planter les graines de la xénophobie et cultiver ses initiatives nauséabondes.
La droite patronale n’a-t-elle donc rien appris de l’acceptation en 2014 de l’initiative « contre l’immigration de masse » ? Visiblement pas : elle n’a cessé depuis de s’attaquer aux salaires, aux droits des locataires, aux services publics, aux assurances sociales, à toutes forme de redistribution des richesses via l’impôt, et à toute forme de mesures contraignantes en matière de protection du climat.
Alors lorsque l’initiative « NON à une Suisse à 10 millions » mord la poussière le 14 juin, on s’est dit qu’on a eu chaud. Et lorsque l’Union patronale suisse (UPS) commente ce résultat en indiquant qu’il faut aussi « entendre les 45% de la population qui ont voté OUI » à l’initiative de l’UDC, on se prend à rêver : le patronat a-t-il enfin compris qu’il est temps de mettre de l’eau dans son vin, d’accepter de partager les gains de productivité avec les travailleurs-euses de ce pays ? D’augmenter la participation patronale au financement des assurances sociales ? De mettre en place un contrôle des loyers pour stopper l’enrichissement abusif des grands propriétaires ? De renforcer les services publics dont la population a besoin plutôt que de les démolir à coups de baisses d’impôts et de plans d’économies ? De mettre la lutte contre le réchauffement climatique au-dessus des intérêts d’une minorité à se goinfrer du travail d’autrui ?
Non, pour l’UPS, « entendre les 45% », c’est donner un énième tour de vis au peu qu’il reste du droit d’asile en Suisse. Surtout ne rien changer, et trouver un bouc émissaire à tous les problèmes, pour surtout ne rien changer. Combattre la politique de l’UDC en faisant la politique de l’UDC. Lamentable.
Ce sont donc nous, les travailleuses et les travailleurs, qui continueront d’avoir chaud. Dans nos droits sociaux, nos droits démocratiques, et nos droits économiques. Et littéralement. Dans les villes et les campagnes, sur les chantiers et dans les champs, au travail et à la maison, dans des logements et des bureaux chauffés à blanc par le capitalisme climaticide. Et dans la rue, pour dénoncer cet ordre mondial de plus en plus inégalitaire, autoritaire et meurtrier. « Grève et mobilisation, c’est ça la solution », continuerons-nous de scander. Mais il ne faudra pas s’étonner, lorsque nous déplorerons les premiers morts de chaleur sur les chantiers ou le tarmac de l’aéroport, qu’éclate également la colère.
Davide De Filippo