Économie des plateformes

Convention internationale historique sur l’économie des plateformes

Échange entre deux militantes et membres du Comité du SIT, en marge de l’adoption par l’OIT d’une nouvelle Convention de l’OIT sur l’économie des plateformes numériques.

Conversation ● Grande victoire pour les travailleuses et travailleurs de plateforme : le 12 juin, l’Organisation Internationale du Travail a adopté à Genève la Convention n°193 sur le travail décent dans l’économie des plateformes. Une norme contraignante qui vise à améliorer les droits et les conditions de travail des chauffeurs et chauffeuses de VTC, livreurs et livreuses de repas mais aussi des employé-e-s de maison, nounous, professionnel-le-s du second œuvre ou toute personne qui utilise une plateforme numérique pour gagner sa vie.
Mylène Soto, membre du Comité du SIT, en parle avec Waleska Toro, également membre du Comité du SIT, nounou de profession qui a fait usage de plateforme dans le cadre de son travail et a participé cette année à l’ensemble des négociations qui ont eu lieu à Genève du 1er au 12 juin.

Mylène : C’est historique, cette convention est l’aboutissement d’une décennie de recherches et de négociations menées par les travailleurs-euses, syndicats, universitaires, décideurs politiques, employeurs et gouvernements du monde entier. Après deux semaines de débats intenses entre les représentant-e-s des 187 États membres de l’OIT, qu’est-ce qui t’a le plus marqué ?

Waleska : Nous étions plus de 1 000 personnes à travailler sur un texte, quasi jour et nuit, qui concerne des millions de vies. La partie patronale a tenté d’affaiblir la norme en cherchant à insérer des formulations permettant aux États de s’écarter plus facilement des standards internationaux. Les États-Unis ont fortement soutenu les positions patronales, largement alignées sur celles des grandes plateformes numériques. La pression était intense et les négociations interminables. Le rôle joué par les mouvements de base a été déterminant. Un sommet alternatif d’activistes s’était tenu en marge de la conférence de l’année précédente. En mai, une rencontre internationale a également été organisée à Nairobi afin de rassembler des travailleurs de plateforme de nombreux pays. Ces deux évènements ont permis de tisser des liens entre syndicats, ONG et collectifs de travailleurs-euses. La force du collectif organisé a porté ses fruits. La convention a été adoptée par 406 voix pour, 8 contre et 36 abstentions.

Mylène : Quels ont été les principaux points de désaccord ?

Waleska : La classification des emplois. Les employeurs souhaitent établir une distinction entre les travailleurs des plateformes et les indépendants. Après de longs débats un compromis a été trouvé sur la qualification de l’emploi qui doit correspondre à la réalité de la relation de travail. Nous avons aussi perdu sur la rémunération du temps d’attente qui reste donc sans réglementation au niveau international.

Mylène : J’ai compris que cette convention place les travailleurs-euses de plateforme sur un même pied d’égalité que les autres salarié-e-s et leur ouvre l’accès aux protections sociales en vigueur dans leur pays. Quelles autres avancées vois-tu ?

Waleska : C’est la première fois que la gestion des algorithmes est intégrée dans une convention de l’OIT. Si un algorithme suspend un compte et donc l’activité du-de la travailleur-euse, cette « décision » doit être réexaminée par un être humain. L’employé-e doit recevoir une explication écrite justifiant la suspension de son compte, ce qui lui ouvre la possibilité de la contester.

La mise en place d’un soutien psychologique pour les travailleurs-euses affecté-e-s par leur expérience professionnelle sur les plateformes est aussi une avancée tout comme la protection des données, le droit à la vie privée, y compris le droit d’accès, de rectification et d’effacement des données à caractère personnel.

Mylène : Au cours de ces deux semaines tu as certainement fait des rencontres intéressantes ?

Waleska : Bien sûr ! Par exemple Yenny Hurtado, originaire de Colombie, issue d’un milieu modeste, pionnière de la mobilisation des travailleurs domestiques à travers le monde. Avec Myrtle Witboo, elles ont fondé le Réseau des travailleurs-euses domestiques qui s’est mobilisé pour faire adopter la convention C189 pour le travail décent des employé-e-s domestiques. Lors d’un congrès en Uruguay auquel le SIT a participé en 2013 ce réseau est devenu la Fédération internationale des employé-e-s domestiques (IDWF). Un exemple à suivre qui m’a confortée dans l’idée que si les travailleurs-euses ne se battent pas, rien ne changera. On continue la lutte pour que la Suisse ratifie cette convention.

Dans le même numéro