Edito

Vote de classe

Lors d’une interview parue récemment dans la presse relative à l’extension du droit de vote et d’éligibilité au niveau cantonal, Nathalie Fontanet, conseillère d’État en charge des finances et de la Genève internationale, tenait les propos suivants : « Je croise régulièrement, dans les milieux économiques et de la Genève internationale, des personnes qui ne sont pas Suisses et qui me font part de leur attachement à Genève et de leur désir de se naturaliser ». En clair, le propos de Mme Fontanet est que celles et ceux qui veulent obtenir le droit de vote peuvent le faire en se naturalisant.

Mme Fontanet sait certainement que depuis la dernière révision de la loi fédérale sur la naturalisation, les fonctionnaires internationaux, ne pouvant avoir accès à un permis C, n’ont de fait plus accès à la naturalisation. Ce n’est donc pas de cette « Genève internationale » dont parle Mme Fontanet.
Mais qui sont donc alors ces personnes « dans les milieux économiques et de la Genève internationale » que la ministre des Finances croise régulièrement dans l’exercice de ses fonctions ? Des maçons du Kosovo ? Des aides-soignantes portugaises ? Des plâtriers espagnols ? Des caissières kurdes ? Des électriciens macédoniens ? Des grutiers sénégalais ? Des cuisiniers italiens ? Des serveuses libanaises ?
Non, ce ne sont pas non plus ces « milieux économiques et de la Genève internationale » qu’une ministre des Finances rencontre « régulièrement » dans l’exercice de ses fonctions. Alors qui ? Qui peut bien parler impôts directement avec la ministre des Finances ? Pas besoin de boule de cristal pour le deviner : dirigeant-e-s de multinationales et grands patrons (et leurs avocat-e-s) qui viennent discuter « optimisations » fiscales pour leurs entreprises et leurs hauts cadres, ou encore riches héritiers-ères pour négocier leurs forfaits fiscaux.

C’est-à-dire exactement la population, qui en raison de leur rang social, se voit dérouler le tapis rouge de l’accès facilité aux permis d’établissement et à la naturalisation, tandis que les autres, celles et ceux issu-e-s des classes défavorisées, au niveau de formation moins élevé, à la situation financière précaire, se voient opposer des barrières administratives de plus en plus élevées à l’acquisition d’un permis C puis de la naturalisation.
Sans le vouloir, Mme Fontanet a ainsi mis le doigt sur un grave problème : les riches étrangers-ères ont bien plus accès à la naturalisation et au droit de vote que les pauvres. Et ce ne sont pas des élucubrations de quelques syndicalistes gauchistes, mais également les conclusions auxquelles est arrivée la très institutionnelle et scientifique Commission fédérale des migrations (CFM).

Cette commission extra-parlementaire officielle, regroupant des expert-e-s du domaine de la migration et de l’intégration, vient en effet de publier une étude sur les effets de la révision de la Loi fédérale sur la nationalité introduite en 2018. Les résultats sont sans appel. La naturalisation est devenue plus restrictive et sélective, à la faveur des classes aisées et défaveur des classes défavorisées. Sur la période étudiée, qui s’étend de 2018 à 2020, la part de personnes naturalisées disposant d’un titre universitaire est passé d’environ un tiers à près de deux tiers, tandis qu’à l’autre bout du spectre, la part de personnes n’ayant pas poursuivi leur formation au-delà de l’école obligatoire est passée de 23,8% à 8,5%. En cause, des critères plus restrictifs : l’exigence d’un permis C, lui-même devenu plus difficilement accessible pour de nombreux étrangers-ères, et des exigences linguistiques et économiques plus élevées. « Pour les personnes moins aisées, surmonter ces écueils est un défi, car il leur est plus difficile d’acquérir les connaissances linguistiques écrites et orales nécessaires. En outre, pour elles, le risque de devoir recourir à l’aide sociale est plus élevé ».
La « Genève internationale » de Mme Fontanet n’est donc pas la nôtre, pas celles des travailleuses et des travailleurs du bas de l’échelle que les lois actuelles tiennent à l’écart de la démocratie. C’est à cette injustice antidémocratique profonde que
l’initiative « une vie ici, une voix ici » veut mettre fin.
Votons OUI le 9 juin prochain. Pour un droit de vote et d’éligibilité sans discrimination de classes sociales.

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