Entretien ● Le 9 septembre, une dizaine d’ouvriers textiles sont venus à Genève dénoncer leurs conditions de travail à Prato, en Italie. Soutenus par le syndicat Sudd-Cobas, ils ont profité de l’assemblée générale du groupe Richemont pour alerter les actionnaires sur leurs conditions dans l’une des nombreuses entreprises sous-traitantes du groupe. Le SIT leur a également témoigné de sa solidarité, et ouvre les colonnes de son journal au témoignage de Luca Toscano, syndicaliste.
Luca, explique-nous l’historique de votre lutte et vos revendications principales.
Cette lutte a commencé fin 2022, nous nous sommes mobilisés contre l’extrême exploitation des travailleurs de cette usine sous-traitante de la marque Montblanc. On luttait d’abord pour la fin de la journée de 12h et pour l’établissement de contrats de travail conformes. Nous les avons obtenus en février 2023 avec une grève victorieuse. Or, juste après, Montblanc a décidé de confier la production a une autre entreprise du même district industriel (près de Florence, ndr). Depuis nous sommes en négociation. Le 23 mars 2024 nous avons conclu un contrat de solidarité : l’État paie le 90% des salaires et l’employeur le 10% restant. Le 23 septembre 2024 le contrat prendra fin c’est la raison pour laquelle nous sommes venus ici. Les travailleurs doivent pouvoir bénéficier des conditions de travail obtenues avec la grève de 2023 !
Ne serait-ce pas mieux d’exiger l’internalisation des processus de production ?
Oui, la réelle solution serait l’internalisation et la fin de la sous-traitance. Nous n’avons pas les forces pour le faire aujourd’hui. Ainsi, nous demandons qu’aucun changement de sous-traitant ne puisse avoir lieu sans garantie de continuité d’emploi.
S’il n’y a pas de solution après le 23 septembre, l’État arrêtera de payer ?
Sans accord il y aura une procédure de licenciement qui prévoit un délai de congé pour une partie des travailleurs-euses. Mais en réalité l’entreprise n’a même pas respecté le paiement du 10% pendant le contrat de solidarité. Montblanc préfère se séparer des travailleurs qualifiés, plutôt que leur payer des salaires dignes.
Quel est le profil des ouvriers-ères des entreprises sous-traitantes?
On parle de dizaines de milliers de travailleurs et travailleuses. Ce sont des migrant-e-s, sans papiers ou en attente de régularisation.
Comment fonctionne le travail de Sudd-Cobas à Prato ?
Nous avons développé le syndicat comme un moyen de lutte pour organiser celles et ceux qui étaient impossible à organiser. Avec des grèves, des manifestations, et une présence continue sur les lieux de travail. Ces méthodes ont permis d’améliorer nettement les conditions de travail, et mettre la pression aux autres entreprises. Toutefois, il y a un très haut niveau de violence, des agressions sur les piquets de grève, à l’égard des travailleurs et des syndicalistes*.
Que font les autres syndicats ?
Les autres syndicats ont permis de créer la situation actuelle, en s’intéressant seulement aux entreprises principales. Ils pensent que c’est à l’État de s’en occuper. La réalité est que les entreprises en sous-traitance travaillent pour les entreprises d’excellence. Le bien-être relatif de la main d’œuvre des premières est garanti par le fait qu’une bonne partie du travail est effectué par les secondes.
Quel est le rôle de l’État dans cette situation ?
Depuis 2008, pour sortir de la crise, Prato est devenu un lieu où les capitaux peuvent venir investir et faire ce qu’ils veulent. Prato est devenue une zone ou l’illégalité et l’exploitation sont la norme. Le mécanisme consistait à amener ici les niveaux de droits du travail des pays du tiers monde.
Quelle est l’importance de la solidarité internationale dans cette lutte ?
C’est très important, ce lien que nous construisons ensemble ces jours-ci entre Prato et Genève. Si le capital est très rapide et international, nous devons l’être aussi.
Propos recueillis par Martin Malinovski
*La dernière en date a eu lieu sur un piquet de grève dans la nuit du 8 au 9 octobre. Cinq hommes cagoulés ont tabassé les grévistes et Luca à coups de barres de fer…