Le score du vote a été sans appel : un OUI à 58.2 % des votant·e·s et 15 cantons sur 23, et à Genève 75.5 %, donc en ratissant bien au-delà de la gauche et des syndicats. Même une commune comme Vandœuvres, fief PLR-UDC, l’a acceptée ! À l’inverse, l’initiative des Jeunes PLR pour augmenter l’âge de la retraite à 66, 67 ans et plus a été éclaffée à près de 75 % de NON au niveau suisse, avec aucune commune de Suisse qui ne l’a acceptée.
On a déjà pu dire à quel point ce vote est historique. Après l’échec d’AVS+, qui demandait une hausse de 10 %, c’est la première initiative syndicale fédérale qui aboutit, c’est aussi la première avancée sur l’AVS depuis 10 ans où toutes les révisions se sont faites à la baisse.
Si ce résultat est sans appel, c’est que la réalité était sans appel : les rentes sont massivement insuffisantes, et cette petite hausse de 8.33 % ne fait que compenser la perte de pouvoir d’achat des dernières années. Seule la droite patronale et d’anciens conseillers fédéraux osaient prétendre le contraire : lorsque Couchepin a lancé à la télévision « un scrutin où il y a autant de difficultés à comprendre l’enjeu, c’est assez rare », cela en dit long, s’il croit vraiment à ce qu’il dit, peut-être sur son état cérébral, mais surtout sur son mépris pour la population qui a parfaitement compris l’enjeu, simplissime, justement.
Dans les faits, les rentes AVS restent totalement insuffisantes et le resteront même avec la 13e rente. Le montant mensuel médian des nouvelles rentes AVS est de 1 790 frs à Genève (OCSTAT, 2024), alors que le seuil de pauvreté est fixé à 2 290 frs (CSIAS, 2021). C’est dire que l’objectif constitutionnel de couvrir les besoins vitaux est loin d’être atteint.
Que faudrait-il pour lui permettre d’atteindre cet objectif ? La réponse est évidente, car c’est la même qui a permis de faire aboutir le salaire minimum. En effet, si le salaire minimum a pu être obtenu, c’est qu’il est calculé sur les minimas sociaux de l’aide sociale, en dessous desquels on ne peut pas vivre dignement. Or, ce montant correspond aujourd’hui à environ 4 000 frs pour une personne seule. Ce n’est qu’à ce prix que nos aîné-e-s (c’est-à-dire, un jour ou l’autre, chacun-e de nous !), auront une vieillesse digne. Cela pose deux questions : celle du financement, et celle du 2e pilier, et de tous ses défauts. Mais précisément, un reversement progressif du 2e sur le 1er pilier permettrait de résoudre le problème du financement, car le système de l’AVS est bien moins cher que celui du 2e pilier.
Enfin, il s’agit quand même de rappeler que derrière cette victoire se cache une défaite : jusqu’à présent, AVS et AI ont été menée de concert. Un choix tactique a été fait de ne pas associer une 13e rente de l’AI à l’initiative. On ignore quel aurait été la destinée d’une initiative ainsi conçue, mais il faudra aussi améliorer la situation des bénéficiaires de l’AI, qui ont subi les mêmes pertes de revenus ces dernières années, et dont certain-e-s sont dans une précarité plus grande encore que les bénéficiaires de l’AVS. C’est une question élémentaire de solidarité, à l’égard de celles et ceux empêché-e-s de travailler en raison d’une invalidité, ou qui ont perdu leur santé au travail.
Quant à la solidarité intergénérationnelle, ce n’est pas la 13e rente qui l’a mise à mal, mais bien les opposant-e-s à cette dernière qui n’ont pas hésité à dresser les générations les unes contre les autres. Un jeu dangereux, qui remet en cause le fondement même de nos assurances sociales, pour renvoyer la survie de chacun-e à ses propres ressources. Un sale jeu qui omet de prendre en considération que ces ressources sont inégalement réparties, et que les plus riches exercent tout le pouvoir que ces inégalités leurs confèrent pour maintenir et accroître leurs privilèges.
Le 3 mars, ils-elles ont perdu une bataille. Quant à nous, c’est donc au nom de cette solidarité réaffirmée que nous poursuivrons notre combat. Parce qu’en matière de retraites, tout reste à faire.
Jean-Luc Ferrière