Perspectives ● Le débat sur la 13e rente a permis de montrer que le 1er pilier fonctionne bien, son seul défaut résidant dans le montant des rentes, largement insuffisant en regard de son objectif constitutionnel. C’est tout l’inverse avec le 2e pilier (LPP). Le financement est là, mais le modèle est totalement dysfonctionnel : les rentes du 2e pilier se dégradent année après année, et les inégalités y explosent.
AVS plus solidaire
Dans l’AVS, les cotisations couvrent l’entier du salaire alors que les prestations sont plafonnées (bien que trop basses). On obtient donc une forme de redistribution des hauts vers les bas salaires au moment du versement des rentes. Dans le deuxième pilier, c’est l’inverse : on ne cotise pas sur l’entier du salaire, et les rentes sont totalement individualisées. Les résultats sont catastrophiques. Dans l’AVS l’inégalité de rente entre les femmes et les hommes est très faible : à Genève, selon l’OCSTAT (mars 2024), la différence du montant médian des nouvelles rentes AVS n’est que de 10 frs, avec 1 790 frs pour les hommes et 1 780 pour les femmes. Dans le deuxième pilier, elle est énorme : 2 680 frs pour les hommes, 1 880 pour les femmes, soit une différence de 30 %. Selon l’USS, le différentiel est même plus élevé, et près d’une femme sur quatre ne touche aucune rente du 2e pilier qui vienne compléter son AVS.
Le panier percé du 2e pilier
Autre différence : le modèle de financement : basé sur la capitalisation, il fournit des milliards à l’industrie financière. Alors que leur gestion est censée être paritaire, la complexité y est telle que le pouvoir échappe pratiquement toujours aux représentant-e-s des salarié-e-s dans ces caisses (avec peut-être l’exception de quelques caisses, notamment publiques). Les placements de ces capitaux, qui dépassent aujourd’hui les 1000 milliards de francs, nourrissent souvent des industries dangereuses pour la planète et contraires aux intérêts des salarié-e-s, et ce de manière devenue totalement inutile. En effet, depuis l’abandon en 2002 du taux d’intérêt minimum de 4 %, les taux de rendements de ces capitaux ont été réduits à presque rien (entre 1 et 1.25 % ces dernières années) et le « tiers cotisant » prévu au départ est pratiquement anéanti. Les frais de gestion sont quant à eux bien plus élevés que dans l’AVS. Dès lors, 1 franc versé à l’AVS génère plus de rente qu’1 franc versé à la LPP. Les seuls vrais bénéficiaires de ce système sont donc les institutions financières.
Refuser LPP21
Il est donc temps de prendre la mesure de cet échec du 2e pilier, dont dès le départ, le SIT n’avait pas voulu : lors de la votation de 1972, qui opposait le système des 3e piliers, avec la part belle données aux assureurs privés, à celui d’un renforcement de l’AVS proposé par une initiative du Parti du travail, le SIT d’alors avait appelé à soutenir le renforcement de l’AVS. C’est toujours la position du SIT, et il est temps de remettre sérieusement sur la table ce projet.
Or, la voie d’un renforcement de l’AVS n’est évidemment pas la voie qu’a choisi la majorité patronale des chambres fédérales : au mois de septembre 2024, nous serons appelé-e-s à voter sur une réforme du 2e pilier, appelée LPP21, qui va encore aggraver les problèmes, et contre laquelle les syndicats suisses ont mené le référendum. Ce projet veut notamment diminuer de plus de 10% les rentes du 2e pilier avec une baisse du taux de conversion minimum de 6.8 % à 6 %. Certes, le projet prévoit quelques améliorations que les syndicats demandent depuis longtemps, et pour les bas salaires, il y aurait une légère amélioration, moyennant une hausse de cotisation. Mais pour la grande majorité des salarié-e-s, dès un salaire de 5 000 frs par mois environ, le projet occasionnera une baisse des rentes significative. Alimenter encore plus ce panier perçé plutôt que l’AVS ? Non merci.
Jean-Luc Ferrière