Économie domestique

« À nouveau humaine »

Entretien avec Luz*, employée de maison qui vient d’obtenir son permis de séjour après des années de lutte.

Parcours ● Après la fin de l’opération Papyrus, le SIT continue de défendre les droits des travailleurs-eurs sans papiers et d’accompagner ses membres dans leur processus de régularisation. Derrière chaque chiffre se cache une personne avec un parcours de vie et un combat pour la dignité. Entretien avec Luz*, qui a obtenu son permis de séjour après près de quatre ans de lutte avec le SIT.

Luz*, comment ton parcours à Genève a-t-il commencé ?

Je suis arrivée à Genève en 1998 à la suite d’une grave crise dans mon pays, qui m’a plongée dans une situation de pauvreté absolue. À ce moment-là, l’occasion s’est présentée de venir à Genève pour m’occuper des enfants d’un diplomate. Il me paierait 200 francs par mois. Alors que ma fille et moi nous étions retrouvées à la rue, cette somme m’a paru normale. J’étais désespérée.

Quelles étaient tes conditions de travail en tant qu’employée de maison ?

Lorsque je suis arrivée à Genève, j’ai été confrontée à de la maltraitance au travail. On m’avait engagée pour m’occuper des enfants, mais finalement, je devais tout faire. Je n’avais pas d’assurance maladie et cet homme ne me déclarait pas aux assurances sociales. Je commençais à travailler à 7 heures du matin et je finissais à 23 heures. Parfois, je ne pouvais même pas dormir. Tout cela a fini par déboucher sur des abus, des violences physiques. J’allais vraiment très mal. J’étais dans un pays dont je ne parlais pas la langue, et je ne vivais même pas en ville, mais à la campagne. Je ne savais pas lire. Je me sentais extrêmement malade et j’avais perdu plus de 25 kilos. Je voulais rentrer chez moi.

Tu es retournée dans ton pays pour une courte période, puis tu es revenue à Genève. Comment s’est passée cette deuxième expérience ?

Pendant 4 ans, tout s’est bien passé. Les problèmes ont commencé lorsqu’un nouvel ambassadeur est arrivé, car chaque ambassadeur a sa propre manière de faire. Certains respectent les êtres humains, d’autres non. Cet homme ne comprenait pas que j’avais besoin de me reposer le dimanche. Je ne lui demandais même plus le samedi, mais simplement le dimanche. Pourtant, il refusait. J’ai donc travaillé sept jours sur sept pendant deux ans. Quand je lui ai réclamé au moins une augmentation de salaire, mes conditions de travail se sont encore davantage dégradées…

J’ai découvert avec beaucoup de tristesse que les corps diplomatiques bénéficient d’une impunité totale et que c’est peut-être dans ce milieu que l’on rencontre le plus de mauvais traitements et d’abus. Mais j’ai réussi à porter mon affaire devant le tribunal des prud’hommes.

Après avoir passé dix ans dans ton pays à t’occuper de ta fille malade, tu es revenue à Genève, cette fois sans papiers. Comment as-tu vécu cette expérience ?

Dans mon pays, la situation économique n’avait pas changé et j’avais perdu ma fille en 2014. Je suis donc revenue sans papiers. La vie n’est pas agréable lorsqu’on n’a pas de papiers. Quand on est sans statut légal, on est obligé d’accepter n’importe quel travail, quelles que soient les conditions, et de travailler n’importe où, parce qu’il faut survivre. Dans mon cas, j’avais une petite-fille qui dépendait de moi et à qui je devais envoyer de l’argent. Pendant toutes ces années, on essaie de se cacher. Je me souviens être arrivée à l’hôpital pour une maladie en 2021 et leur avoir dit que c’était la première fois que je consultais un médecin depuis vingt ans. Lorsqu’on est sans papiers, on essaie de rester en dehors du système à tout prix.

Dans cette situation d’invisibilité et de peur, comment as-tu découvert le SIT ?

Je suis arrivée au SIT après avoir subi un contrôle de police en 2022. Cela a été une expérience horrible, extrêmement triste. On se sent complètement humiliée. Mais il y avait un policier très jeune, qui aurait pu être mon fils, et il m’a dit : « Madame, allez au syndicat. »

J’ai toujours pensé qu’il était impossible d’obtenir un permis de séjour. Mais au SIT, j’ai rencontré deux secrétaires syndicaux qui m’ont soutenue pendant tout ce temps. Et que peut-on dire d’une institution qui aide une personne à retrouver son estime de soi, à retrouver le respect d’elle-même et à se sentir de nouveau humaine ? À comprendre qu’elle est une personne, et non une entité, une chose que personne ne connaît, que personne n’écoute, qui vit dans la clandestinité, cachée aux yeux de tous ?

Quelle a été ta réaction lorsque tu as obtenu la régularisation de ton séjour ?

J’étais tellement heureuse que je crois avoir passé toute la nuit à pleurer. C’était quelque chose que je n’aurais jamais imaginé possible. Et surtout, j’étais heureuse de savoir qu’un jour, je pourrais retourner déposer une fleur sur la tombe de ma fille. Peut-être que, compte tenu de mon âge, ce sera mon dernier voyage, ou peut-être pas. Mais, pour moi, c’était comme toucher le ciel du bout des doigts et me sentir à nouveau humaine. Retrouver le sentiment que j’ai moi aussi des droits.

*prénom d’emprunt

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