Edito

Bosse et tais-toi

Albanie, Afrique du Sud, Argentine, Arménie, Australie, Bahamas, Belgique, Belize, Bolivie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Canada, Chili, Congo, Costa Rica, Côte d’Ivoire, Gabon, Géorgie, Jamaïque, Mauritanie, Monténégro, Maroc, Mozambique, Namibie, Népal, Niger, Panama, Paraguay, Pologne, Roumanie, Rwanda, Togo : voilà les pays aux côtés desquels la Suisse est rangée dans la classification de la Confédération internationale des syndicats (CSI) en matière de protection des droits des travailleuses et travailleurs, présentée dans le cadre de la récente Conférence de l’Organisation internationale du Travail (OIT) à Genève.


Un classement peu reluisant pour la Suisse, et qui s’est de surcroît dégradé depuis la dernière analyse de la CSI. La Suisse a ainsi reculé de la catégorie 2 à 3 (sur 5), c’est-à-dire de « violations répétées des droits » à « violations régulières des droits ». Du point de vue de l’exercice des droits syndicaux, il fait donc mieux vivre en Allemagne, Autriche, Danemark, Islande, Irlande, Italie, Norvège, Suède (catégorie 1), aux Barbades, en Croatie, Espagne, Estonie, Finlande, France, Ghana, Japon, Lettonie, Lituanie, Malawi, Moldavie, Nouvelle Zélande, Pays-Bas, Portugal, République tchèque, République dominicaine, Singapour, Slovaquie, Taiwan, et Uruguay (catégorie 2).
Et dire que la Suisse accueille le siège de l’OIT… Une OIT qui avait justement enjoint la Suisse à améliorer la protection des travailleurs-euses, et notamment des délégué-e-s syndicaux-ales, contre le licenciement. Cette injonction avait donné lieu à la mise sur pied d’une « médiation » tripartite sous l’égide du Conseil fédéral, mais que celui-ci a suspendue sans explication en décembre dernier. On devrait a priori le regretter, mais à regarder vers quel compromis misérable ces discussions s’acheminaient, il est sans doute préférable d’avoir tiré la prise plutôt que de sortir du processus avec un résultat à tel point ridicule qu’il n’aurait même pas pu servir d’alibi politique.


À qui la faute ? On sait le Conseil fédéral et les Chambres fédérales peu enclins à considérer les travailleurs-euses sur un pied d’égalité avec le patronat. Il suffit pour cela de constater l’asymétrie des droits et obligations entre employeurs et employé-e-s en matière de droit du travail, la préoccupation constante du gouvernement et du parlement à majorité de droite d’éviter au maximum toute augmentation des charges patronales sans jamais apporter la même attention à l’évolution des salaires, la limitation sans véritable contrepartie du droit de grève, et le deux poids deux mesures en matière d’assurances sociales, où les exigences et les sanctions à l’égard des travailleurs-euses sont inversement proportionnelles au laxisme et à l’impunité accordée aux patrons fraudeurs.
Mais au fond du fond, la responsabilité de cette asymétrie des droits et des pouvoirs, car c’est bien de cela qu’il s’agit, est dans les mains du patronat. Car la majorité de droite qui gouverne ce pays est à ses ordres. Un pouvoir quasi absolu que le patronat n’est pas près de lâcher au sein des entreprises, quand bien même il se targue d’un « partenariat social » qui ferait la richesse de la Suisse. Car ce « partenariat » prend fin (et la porte) dès que les salarié-e-s tentent d’hausser le ton pour faire valoir leurs droits et leurs intérêts propres.


Un pouvoir que le patronat n’est pas près de lâcher dans les urnes non plus, comme en témoigne la prise de position de la Fédérations des entreprises romandes – Genève (FER) contre l’initiative « une vie ici, une voix ici ». Posons-nous en effet la question : en quoi les entreprises étaient-elles concernées par cet objet de votation ? En refusant d’étendre les droits politiques des étrangers-ères résident-e-s à Genève, la FER n’a fait que refuser à de très nombreux et nombreuses travailleurs-euses le droit de défendre politiquement et démocratiquement leurs intérêts. Le message patronal est clair : bosse et tais-toi.
Mais le patronat a beau répéter ce message, nous ne baisserons pas les bras, et continuerons à lutter ensemble pour construire ce dont ce pays a cruellement besoin : un contre-pouvoir syndical.

Davide De Filippo