Études ● Le Département de l’économie et de l’emploi vient de publier le 4e et dernier rapport commandé à la Haute école de gestion et l’Université de Genève sur les effets économiques de l’introduction en novembre 2020 du salaire minimum légal (SML) à Genève. Entretien avec le professeur d’économie José Ramirez, l’un des auteurs de ces recherches.
Après la publication du 1er rapport en 2023, la Tribune de Genève titrait « Le salaire minimum n’entrave pas l’économie ». Peut-on dire la même chose après la publication des trois autres rapports ?
Oui. Globalement on a un impact relativement neutre sur l’emploi et le chômage, alors qu’on a les effets positifs escomptés sur les bas salaires, du moins en partie, car la part des salarié-e-s situé-e-s en dessous du SML a fortement diminué.
Le cataclysme économique que prédisaient les patrons n’a donc pas eu lieu ?
Non, et je vois difficilement comment ce cataclysme aurait pu avoir lieu, ne serait-ce que par le fait que la proportion de salarié-e-s concerné-e-s est largement inférieure à celle d’autres pays comme les États-Unis, l’Allemagne ou encore l’Angleterre. Du côté des économistes du travail on ne s’attendait vraiment pas à une catastrophe économique.
Qu’avez-vous observé sur les salaires ?
On s’est basé sur les chiffres à disposition, c’est-à-dire l’écart entre octobre 2020 (juste avant l’entrée en vigueur du SML, ndr.) et octobre 2022. Assez logiquement, le nombre de salarié-e-s exposé-e-s à des salaires inférieurs au SML a significativement diminué, même s’ils-elles n’ont pas complètement disparu. Il restait donc en octobre 2022 environ 4% de salarié-e-s dans l’économie privée payé-e-s en dessous, mais ça va dans le bon sens, car c’est déjà presque deux fois moins qu’en octobre 2020. On remarque également que ce taux a très peu bougé ou reste élevé dans certains secteurs.
Lesquels ?
L’hôtellerie, le nettoyage, ou encore l’industrie alimentaire. Mais on y observe que l’écart avec le SML s’y est quand-même réduit. Cela dit c’était il y a plus de trois ans. Il faudra voir où on est avec les enquêtes salariales suivantes.
Avez-vous constaté des effets sur les autres salaires, soit vers le bas soit vers le haut ?
Non, c’est beaucoup trop tôt pour examiner ces hypothèses. Mais surtout il faut bien comprendre que le marché du travail a ses propres dynamiques, indépendamment du SML, qui résultent aussi de l’équilibre ou du déséquilibre entre l’offre et la demande de main d’œuvre qualifiée.
Et sur le front de l’emploi ?
En comparaison intercantonale, et dans cette période de haute conjoncture post-Covid, le SML n’a globalement pas eu d’effet négatif sur l’emploi. En observant plus en détail, on a des effets différenciés selon les secteurs, avec par exemple un frein à l’emploi chez les hommes dans la restauration, là où au contraire on remarque un effet clairement positif sur l’emploi des femmes. Et ce n’est pas étonnant, car deux tiers des emplois à bas salaires sont occupés par des femmes, et une augmentation du salaire dans ces secteurs-là constitue sans doute un incitatif à la prise d’emploi.
Quant au chômage, il n’y a pas eu d’impact non plus sur le taux global. Tout au plus a-t-on constaté un effet très faible sur les jeunes sans expérience, dont le chômage a aussi diminué mais un peu moins vite que dans les cantons de comparaison. Cela dit les jeunes de moins de 25 ans continuent de sortir du chômage bien plus rapidement que leurs aîné-e-s.
Peut-on l’imputer à la disparition des faux stages, c’est-à-dire des primo-emplois abusivement étiqueté « stages » pour justifier des salaires très bas ?
Il est possible que des employeurs ait relevé le salaire et que d’autres aient renoncé à cette pratique, en effet. Mais cela relève des comportements des entreprises, qu’on ne peut pas mesurer statistiquement faute de données. Mais c’est vrai que certaines entreprises se placent plus dans une logique de production et de rendement immédiat que dans une logique de formation et d’investissement sur l’avenir.
Propos recueillis par Davide De Filippo