Inimaginable, ahurissant, inacceptable. La plus vieille assurance sociale de Suisse (inventée par les syndicats à la fin du 19e siècle) hors service, plantée, sabotée. Un système informatique totalement dysfonctionnel, conçu par des technocrates sur le mirage de l’automatisation, à des années-lumière du monde réel, sans plan de secours, avec pour conséquences des milliers de chômeuses et chômeurs sans indemnités, des factures qui s’accumulent, tout comme leur détresse et leur légitime colère face à ce fiasco lamentablement historique.
Sabotage, parce qu’on ne peut pas appeler autrement la décision du Secrétariat à l’économie (SECO) de passer outre les nombreux avertissements et alertes qui avaient précédé, tant de la part du Contrôle fédéral des finances que de l’interne. Un passage en force en toute connaissance de cause, comme en témoigne l’appel lancé par le SECO déjà durant l’automne aux services sociaux à se préparer à un afflux d’appels au secours. C’est donc de manière délibérée que le SECO a décidé de mettre en service un système informatique défaillant et de priver des milliers de chômeurs-euses de leurs droits.
On aurait au moins pu attendre des excuses, tant du SECO que du Conseiller fédéral en charge du département, Guy Parmelin. Mais non, silence complet du Conseil fédéral, et langue de bois du SECO débitée par forêts entières, à coup de moyennes vides de sens et de « cibles » prétendument atteintes pour tenter de planquer le désastre sous le tapis. Le SECO reconnaît certes des « bugs » et « travaille d’arrache-pied » pour les résoudre, mais continue d’en minimiser l’ampleur et surtout les conséquences.
Car le nouveau système ne souffre pas seulement de « bugs » techniques que l’on peut réparer, il repose sur un présupposé erroné : celui du fantasme de la numérisation et de l’automatisation, illustré à la perfection par l’invitation faite par le SECO aux chômeurs-euses de passer par une autre plateforme numérique (Job-room) pour tenter d’accélérer le traitement de leur dossier. Un « tout numérique » qui non seulement fait totalement l’impasse sur la fracture numérique, qui selon l’OFS touche près de 60% de la population qui n’a que des compétences basiques, mais qui tente également de faire croire que l’on peut aisément remplacer les compétences et le savoir-faire de professionnel-le-s par des algorithmes sur-gavés de données.
Or, non seulement le système produit des erreurs à la pelle, forçant le personnel des caisses de chômage à imaginer des stratégies de contournement, mais il renverse les logiques de travail. L’outil n’est plus au service des gestionnaires de dossiers, ce sont ceux-celles-ci qui se retrouvent au service de l’outil. Il métamorphose ainsi le travail de gestionnaire, les déconnectant et déshumanisant la relation entre l’assurance sociale et ses assuré-e-s. Ce phénomène s’inscrit dans un mouvement global de dématérialisation des services publics dont les effets sur la cohésion sociale ne doivent pas être sous-estimés.
Et ce sont toujours les plus précaires qui subissent le plus les conséquences de ce processus de déshumanisation administrative. La preuve ? Les dossiers qui prennent le plus de retard et que le système peine à traiter en raison de leur complexité sont évidemment ceux des chômeurs-euses au parcours salarié chaotique, faits de petits jobs précaires, irréguliers, sur appel et mal payés, aux employeurs peu diligents, et qui ont des difficultés de toutes sorte avec les procédures administratives et les outils informatiques.
SIPAC 2.0 est-il réformable ? Faut-il revenir à l’ancien système ? Faut-il en concevoir un autre ? Si la réponse à ces questions n’est pas simple, elles doivent être posées. Ceci implique que tant le SECO que les autorités politiques doivent prendre la juste mesure de ce fiasco informatique. Car il y a urgence. Et tant que les autorités n’auront pas rétabli un fonctionnement acceptable de l’assurance-chômage, il faut suspendre toutes pénalités à l’encontre des chômeurs-euses. Car face à la gabegie inexcusable provoquée par le SECO, c’est le moindre des gestes politiques que les travailleurs-euses ayant perdu leur emploi sont en droit d’attendre à leur égard.
Célia Barrez et Davide De Filippo